En regardant tous ces portraits d'homme, je me suis demandé pourquoi il me semble facile d'imaginer une histoire pour chaque homme de ces photographies.

C'est certainement à cause des stéréotypes et des préjugés attribués à l'homme. Comme Anne-Charlotte Husson, qui a fait son enquête sur les caractéristiques « masculines », les adjectifs se bousculent : l'homme est fort, rationnel, volontaire, courageux, déterminé, actif, légitime, sérieux, simple, manuel, sportif, drôle, franc, juste, charismatique, artiste, bricoleur, musclé, carré, direct, bon, protecteur. Mais également violent, infidèle, obsédé (par le sexe), turbulent, dominateur, prédateur, sale, désordonné, stupide, bestial, dur, dominant. A Paul-Edmond Lalancette, de renchérir « les caractéristiques plus spécifiques associées à l'homme (…) seraient : la créativité, la rationalité, l'entraide, la concentration, l'endurance, la force physique, la détermination, la planification, l'habileté, le courage, l'agressivité et l'intelligence (1).

Tous ces mots évoquent des images, des histoires ou des légendes qui font appels a des attributions de rôle aussi diverses que controversées: héros, chevalier, soldat, mercenaire, tyran, dictateur, juge, avocat, cowboy, chef d'entreprise, ministre, président, patriarche, pape, prêtre, moine, érudit, Sadou, prophète, père spirituel, chef de clan, douanier, dandy, artisan, ingénieur, mécène, créateur de mode, architecte, scientifique, chercheur, astronaute, pilote, compositeur, chef d'orchestre, chef de famille. Un vrai défi de trouver immédiatement des femmes associées à ces fonctions, du moins pour ma génération. Y a-t-il un équivalent de « Crumble & Fils » ?

Nous avons tous et toutes en tête des images du père nourricier, père protecteur, père absent, père colérique, grand-père gâteau, fils à Papa, fils indigne, fils prodigue ou l'homme-enfant…

L'homme serait-il ce qu'il se permet de vivre, de montrer ou d'exprimer, selon son contexte socio-culturel ? ou est-il prisonnier de sa lignée familiale ou justement en opposition avec elle ?

Alors si nous avons conscience de tous ces rôles, pourquoi est-ce tellement difficile d'imaginer ce qui occupe sa pensée et comment elle s'exprime ?

Pendant que les académiciens font des études sur les hommes et les masculinités (Men's Studies), l'art cinématographique semble justement se poser la question de ce que pense un homme, comment il se comporte et quelles sont ses préoccupations, ses stratégies en comparaison avec les caractéristiques toutes aussi stéréotypées de la femme. De nombreux longs métrages internationaux en témoignent dont : „ce que pensent les hommes" de Ken Kwapis, "A quoi pensent les hommes ?" de Sophie Allet-Coche, „l'un dans l'autre" de Bruno Chiche, „it's a boygirl thing" de Nick Hurran, "I are you, you am me" de Nobuhiko Obayashi, "think like a man" de Tim Story, "femme et mari" de Simone Godano et j'en passe. Les femmes se renseigneraint-elles auprès d'une multitude de vidéos sur « youtube » prodiguant leurs conseils : « qu'est-ce qu'il pense dire quand il dit… », « comment séduire un homme », « comment s'assurer son attachement », « comment construire un partenariat de longue durée, sans qu'il se lasse ». Ainsi apprendre le langage de l'autre sexe devient tout un art pour mieux communiquer, se comprendre. Les livres qui traitent de toutes les mésententes possibles sont tout aussi nombreux et divers. Quel engouement consacré aux incompréhensions et aux différences !

En effet l'homme n'est pas facile à cerner ! Il semble qu'il fait tout pour brouiller les pistes ou pour cacher ce que nous avons de communs. C'est ce que semble confirmer Pierre Bourdieu qui « souligne que la masculinité et la féminité ne peuvent pas être pensés de manière séparée. Pour lui, c'est avant tout dans l'opposition avec le féminin que le masculin peut se construire et s'exprimer : « La virilité […], est une notion éminemment relationnelle, construite devant et pour les autres hommes contre la féminité, dans une sorte de peur du féminin, et d'abord en soi-même ». Et encore une fois le travail « au corps » et la socialisation sont au centre des processus de virilisation. Bourdieu parle d'un « travail psychosomatique » appliqué aux garçons qui « vise à les viriliser, en les dépouillant de tout ce qui peut rester en eux de féminin » (1).

Mais voilà que la pensée qui oppose traditionnellement le féminin au masculin est actuellement critiquée par le mouvement en faveur des transidentités et les théories queer, qui revendiquent la fluidité des identités et l'autodéfinition. Est-ce que cela signifie que si nous ne sommes pas opposés alors nous serions complémentaires. Est-ce de là que nous vient la fascination de l'un pour l'autre ? Est-ce là le mystère, l'incompréhension, la divergence qui interpelle, qui séduit et attire ? Ou est-ce un besoin plus archaïque, celui de se "compléter", de retrouver "son autre moitié", « sa part manquante », « son alter ego », son âme sœur ou tout simplement le besoin d'enfants? Donc l'homme penserait plus ou moins comme cette femme qui pense plus ou moins comme un homme ? Mais alors qu'est-ce que je vois dans un portrait d'homme ?

Selon les auteurs de Wikipedia (1), « la masculinité est un ensemble d'attributs, de comportements et de rôles associés aux garçons et aux hommes. La masculinité reste cependant à distinguer de la définition du sexe biologique masculin,(…) Les études portant sur les masculinités les définissent plutôt comme « ce que les hommes sont supposés être », c'est-à-dire comme les caractéristiques corporelles, comportements et manières de penser que l'on attend d'un individu assigné homme dans l'espace social. Ces attentes ne sont pas les mêmes pour tous et varient avec le temps, c'est pourquoi on préfère parler des masculinités au pluriel, insistant ainsi sur le caractère évolutif, multiple et parfois contradictoire des modèles sociaux proposés aux hommes (…)»(1).

Ainsi après des siècles et des siècles de tentatives pour différencier l'homme de la femme avec pour conséquences des injustices, des ségrégations, des révoltes ; après des craintes énormes d'être confondu ; après que la neuropsychologie nous a expliqué la différence de nos cerveaux et leur fonctionnement ; après avoir lutté pour échanger nos rôles tout comme nos parures et nos produits cosmétiques : il n'y aurait qu'un continuum… ?!

La preuve réside dans les textes que les photographies ont inspirés. Chaque observateur reste dans sa propre construction de la réalité à partir de son conditionnement et de ses prédispositions, de son parcours de vie. Il est donc sans importance que je m'inspire d'une photographie d'homme ou de femme, puisque les images et les mots m'appartiennent. Ceci devrait nous encourager à chercher encore davantage le dialogue avec autrui qu'il soit homme ou femme, comme nous incite à le faire Theodore Zeldin, puisque c'est la seule manière d'élargir mon répertoire du monde perçu et pour devenir à notre tour un interlocuteur attentif. Rester humble en considérant que ce que nous croyons connaitre ou percevoir n'est qu'une construction, un miroir. Après tout l'idée se confirme que tout n'est qu'Illusion !

La bonne nouvelle : puisque toutes les images de « l'homme » sont présentes dans notre idée de ce qu'il pourrait être. Il reste à chacun d'eux la possibilté de se forger sa propre personnalité pour découvrir en lui tout un univers, y compris sa féminité et vivre sereinement et librement sa vie d'homme.

(1) https://fr.wikipedia.org/wiki/Masculinit%C3%A9).