Chapitre 1: Au petit matin

"Il n'est jamais trop tard". Facile à dire, pense-t-il en se remémorant les derniers mots de la veille. "Il n'est jamais trop tard" lui avait-elle murmuré à l'oreille. Trop tard pour qui ? Trop tard pourquoi ? Trop tard ? Trop tard. Il regarde au loin les feux des voitures qui le précèdent dans le brouillard du petit matin. Trop tôt? Trop tard? Difficile à dire. Son pied pèse de tout son poids sur l'accélérateur. La voiture électrique fait un bond en avant. Ces nouveaux moteurs ont leurs avantages, pense-t-il, lui qui vient de la génération pétrole et pollution. Vous m'en direz des nouvelles. 60, 80, 100, les chiffres dansent sur le compteur. Le brouillard s'est épaissi encore. Les feux devant se font soudain plus pressant. Ils clignotent, signalant un freinage intempestif. 

Un accident, une mort violente ? Non, n'y pensez pas. Nous sommes en 2025 et en 2025, les voitures n'appartiennent plus à leur maître. Elles font ce que bon leur chantent. Le pied a beau écraser l'accélérateur, la voiture décélère et s'arrête au milieu de la chaussée, par-choque contre par-choque. Et puis, sinon l'histoire serait finie. Il ne resterait plus qu'à mettre en place l'artifice du "retour à arrière", à creuser dans le passé pour tenter d'expliquer pourquoi il en est arrivé là, à cet instant, au milieu de cette route, collé au par-choque qui le précède, dans le brouillard du petit matin. Ce serait trop facile. Encore raté. Il est prisonnier de cette carcasse d'acier et de plastique rendue soudain intelligente et qui lui résiste sans le moindre bruit. La voiture devant lui roule à nouveau. Sa voiture suit docilement. Oh bien sûr, il a encore les mains sur le volant, mais pour combien de temps ? Les journaux parlent de progrès. Il ne sait pas, il ne sait plus. Petit à petit, il a perdu l'habitude de contrôler sa vie. Cela avait commencé tout discrètement. On lui avait gentiment retiré des mains la carte de géographie qu'il chérissait tant pour la remplacer par une voix féminie (ou masculine c'était à choix) qui le guidait à la perfection jusqu'à sa destination. "A gauche", "à droite", "faites demi-tour", sans jamais élever la voix, sans jamais s'énerver, sans jamais se tromper, le tromper. A part bien sûr, cette fameuse fois où il s'était engagé dans un sens unique, peu attentif à son environnement, complètement subjugué par cette voix d'ailleurs sensuelle à souhait. La rue était devenue de plus en plus étroite. Lui perdu dans ses pensées n'avait rien remarqué. Si étroite que soudain ses rétroviseurs se sont trouvés bloqués contre les murs de chaque côté. Pas moyen de sortir, pas moyen de reculer. La honte absolue. Il avait dû se résoudre à appeler la dépanneuse pour venir le tirer de ce mauvais pas. Les gars avaient bien rigolé. Ils avaient l'habitude. Cette rue était un piège parfait. Une sorte d'entonnoir, un goulet d'étranglement, une vallée profonde et sans issue. Les cowboys prisonniers sur lesquels déboulent les Indiens et leurs flèches meurtrières. Je divague, il n'en fut rien. Juste une bonne rigolade et une facture de CHF500 pour remplacer les rétroviseurs. Rigolade, pas tant que ça. Monique lui avait fait des reproches. Pour les CHF 500 et surtout pour le mystère et le secret qui entouraient cette voix envoutante.  Elle avait voulu en avoir le coeur net. Depuis quelques temps déjà, il était bizarre. Il partait tôt le matin, rentrait tard le soir, toujours souriant. *Le travail", ajoutait-il, "le travail". Le lendemain, elle avait emprunté la voiture et, sans le savoir, sans le vouloir, avait indiqué la même destination sur l'application. Elle s'était retrouvée dans la même situation, tout comme lui subjuguée par la voix. La dépanneuse, les gars souriants, la facture de CHF 500.-- rien ne manqua. A croire que l'application magique avait signé un contrat de partenariat avec les divers protagonistes pour emmener les clients insouciants dans leurs griffes.

Alors lorsqu'elle avait ramené la voiture, le soir, il n'avait pas pu s'empêcher, s'empêcher de lui reprocher son manque de confiance, ses envies d'acheter encore et toujours et qui lui le faisaintet travailler tard, si tard. La soupe s'était refroidie dans les assiettes, le silence avait remplacé les cris, comme une nappe de brouillard qui, recouvrant la campagne, rend les sons étouffés, des chuchotements inaudibles. Les combattants s'étaient repliés, chacun derrière son assiette, perdu dans ses pensées, un soir encore, un soir de crise, ce n'est que partie remise, un couvre-feu, une armistice, de quoi  préparer le prochain assaut. Drôle d'histoire pas drôle du tout. Chacun dans son trou, à panser ses blessures, à rêver de revanche. "En tout cas, pour la vaisselle", avait-il pensé à voix haute, "ne compte pas sur moi". C'était la goutte qui avait failli faire déborder le vase, la vaisselle. Son visage à elle s'était défait, un rictus se formant au coin de sa bouche. "La vaisselle" pensait-elle, "cela fait bien longtemps qu'elle se fait sans toi". Mais elle s'était retenue. Il était trop tôt pour rompre la trêve. Elle avait rassemblé les assiettes les avaient déposé dans l'évier. Ce serait sa revanche, la vaisselle, elle l'a ferait quand elle en aurait envie. Aujourd'hui, demain, peu importe.  Lui avait bien failli s'énerver. Lui qui travaillait si durement et rentrait si fatigué et qui devait se battre encore avec elle pour des détails de cette importance. 

Il perdait le contrôle, sur sa voiture, sur sa vie conjugale. Et pourtant, "il n'est jamais trop tard"... 

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Chapitre 2: Course au temps
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