Si semblables et pourtant si seuls par Ségolène Léchot

Deux perspectives, ce sont deux mondes inconnus qui vont à la rencontre l’un de l’autre.
Celui d’un homme concentré, suant à grosses gouttes dans l’obscurité de son établi, s’opposant au second, celui d’un témoin qui vient s’immiscer, l’espace d’un instant, dans l’intimité d’un étranger dont il ignore tout mais imagine tant.
A travers l’œil de ce témoin, cet homme ordinaire se trouve, le temps d’un instant, sous le feu des projecteurs : il aura lui aussi droit à son moment de gloire. Sans n’avoir jamais aucune certitude à son sujet, le passant ne peut s’empêcher de se laisser happer par cette douce sensation procurée par l’imagination. Un flot de pensées désordonnées lui traverse l’esprit : à quoi pense-t-il, le regard si concentré, fixant son établi ? Va-t-il remarquer l’œil inquisiteur qui le scrute depuis plusieurs minutes déjà ? Dans une autre vie, aurait-il fait partie de son monde?
Le témoin a beau chercher une illusion de complicité dans le regard du travailleur, il ne parviendra jamais à s’infiltrer au plus profond de l’âme de ce cinquantenaire en débardeur, les recoins les plus obscurs de sa personne lui étant probablement inaccessibles à lui aussi.
Ces deux mondes, habituellement séparés par ce grillage clair, ce filtre que chacun s’impose sur sa propre personne et qui est tenu pour responsable de ce sentiment de solitude commun à tous les humains, ces deux mondes finissent par se rencontrer. Tel une éclipse liant un bref instant le soleil à la lune, ce trou permet la réunion entre deux univers que tout oppose. Et c’est ce grillage déchiré qui apporte un peu de lumière dans cette pièce bien sinistre. Ce coup d’œil furtif, indéniablement poussé par cette curiosité que chacun de nous ressent face à ce qui nous est inconnu, nous permet de nous rapprocher de ce monde finalement pas si lointain, le monde de notre voisin.

Last modified onWednesday, 26 May 2021 19:49
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