Un homme pas comme les autres par Carla Ezarqui

Je suis dans ce regard qui me regarde. Je ne passe pas inaperçu. On ne me regarde pas pour me voir, mais pour me juger tout en créant quelqu’un d’autre, un autre que je ne suis pas. Je ne suis rien et je suis ciblé de regards qui me méprisent. Un mépris attentif me poursuit partout où je vais. Pour ne pas être culpabilisé de quoi que ce soit, je reste presque immobile, les yeux baissés, tandis que la vision de l’Autre brûle ma peau. Mes lunettes me permettent de voir un autre monde dans le livre de sorte que la lecture refroidisse le chemin. Mon chemin. Ainsi, je résiste, j’essaie de résister à une liberté enchaînée par la cheville.
Mon corps est plein d’idées qui ne m’appartiennent pas. Il n’y a rien de moi dans ces idées qui m’incarcèrent dans un portrait comme si je pouvais être fait d’autre subjectivité que la mienne. Cette caricature qui m’est imposée parle plutôt des individus qui m’aperçoivent par une perspective assez étroite et déformante. Leur expérience et leur capacité de saisir le monde me façonnent en me jettant à la marge avec tous les autres qui n’ont pas le droit de vivre librement, en liberté. Tout se passe par un geste silencieux et obstiné. À la marge d’une société métisse, moi, noir, je deviens le préjugé de chaque personne qui n’accepte pas la condition humaine du métissage, l’amour de l’Autre, l’attirance par le différent, le rassemblement des différences. On enferme mes possibilités de vivre dans des perspectives qui ne me regarde pas. Combien de regards faudrait-il pour voir les choses en vrai ? La vision suffirait-elle pour comprendre ce qui n’a pas de forme ?
Les yeux du monde pèsent sur mes épaules chaque fois que de milliers des paupières touchent mon corps en m’écrasant. Je n’ai plus d’esprit. Vous apercevez mon inexistence. Je ne suis que ce regard qui me regarde.

Last modified onWednesday, 26 May 2021 19:49
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