Sur la route de la soie par Christina Matile

Pavel, Shivali, Magomed, Fatih et son cousin se retrouvent au grand marché de Kashgar le 6 octobre 1991. L’hiver approche et rend nécessaire les bonnes affaires avec la vente des moutons. Il y a des achats à faire avant de reprendre la longue route à travers le désert vert qui a déjà perdu de sa saveur. Le chemin se fait à pied, à dos de cheval ou de chameau dans ce coin du monde, appelé autrefois le Turkestan oriental. On l’appelait aussi petite Boukharie ou Tartarie chinoise. Une chaine de montagnes enneigées, l’Altaï, cerne cette partie de la steppe qui a changé souvent de nom encore, puisque proclamée en 1933 République du Ouïghouristan, mais actuellement province du Xinjiang chinois.
Shivali se demande quel prix ils obtiendront de ces bêtes-là. Il y a de la farine et du sucre à acheter, du fil pour l’ouvrage des femmes, quelques outils et des lanières de cuir. Est-ce qu’il pensera à tout ?
C’est toujours Magomed qui négocie, comme le faisait déjà son père. Il est agile en affaire. Il tient bon dans les transactions qui peuvent être bruyantes. Il sait également qu’il ne faudra pas céder devant le silence provocateur de l’acheteur potentiel.
Fatih, lui s’occupe des chevaux, c’est pourquoi il finit maintenant la dernière bouchée de son repas. Pavel échange quelques mots avec son cousin qu’il retrouve à ce marché en dehors des fêtes traditionnelles. Il y a toujours des nouvelles à colporter.
Dans les regards graves de ces cinq hommes il n’y a de commun qu’un sérieux, une fatigue d’un long voyage et les empreintes d’une vie dure, exposée à tous les vents. La vie est rude au quotidien et les hommes se doivent de préserver la fierté de leur culture, de leur famille, de leur tradition, de leur religion. Peut-être que les rides de leurs visages ne sont pas uniquement les traces du passage des années de vie, mais également celles du temps, celles de l’histoire, si mouvementée de cette région que toutes les puissances, tous les empires avoisinants et lointains convoitaient. Quelles influences ont exercés la dernière guerre mondiale, la guerre avec le Japon et tout récemment en 1989 le démantèlement de L’URSS sur ces hommes ?
Les hommes et leur humanité devant la grande Histoire est bien peu de chose, mais tant de tourments pour les familles dont ils ont la responsabilité. Ce sont eux qui sont appelés à faire la guerre, à se livrer au combat et à lutter pour la survie des leurs. Quand est-ce que la fierté devient un poids plus lourd que celui des bottes et des longs manteaux fourrés de laine de mouton ? Quand est ce que la coiffe devient une proclamation de guerre ou de persécution ? Que peut-on leur envier à ces hommes ?
Nous sommes là à les regarder, ces cinq hommes, comme en 1991. Nous ne savons toujours pas d’où ils viennent et où ils repartiront. Nous ne connaissons pas leurs liens. Sont-ils Kazakhs ? Quelle langue parlent-t-ils ? Je les appelle Pavel, Shivali, Magomed, Fatih et son cousin pour leur donner une existence particulière, alors qu’ils ne sont peut-être déjà plus. Aujourd’hui se sont leurs fils ou leurs petits-fils qui donnent aux touristes du monde entier l’impression d’être des observateurs de coutumes auxquelles ils ne comprennent encore toujours rien. Les visiteurs feront eux-aussi des photos, digitales cette fois-ci. Mettront-ils les photographies encore dans un album de papier. Que diront leurs enfants 30 ans plus tard en apercevant ces cinq hommes discutant autour de quelques moutons blancs ?

Last modified onWednesday, 26 May 2021 19:48
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