Noirs destins par Françoise Tschanz

Un sous-voie comme tant d’autres de par le monde, d’une largeur et hauteur communes, fait de bitume, béton et structures métalliques, avec pour seuls signes distinctifs quelques graffitis, eux aussi somme toute banals. Voilà mon décor quotidien, celui que j’emprunte pour aller en ville. Rien à déclarer, juste une habitude.
Ce jour-là - une fois n’est pas coutume en ces lieux peu courus - un homme marchait devant moi, à quelque dix mètres. Je n’y aurais pas prêté attention – rien dans sa silhouette, son habillement ou sa démarche n’étaient particulièrement remarquables, - s’il n’avait sifflé. Et cet air rythmé me rappelait quelque chose.
Le temps de grimper l’escalier, éblouie par la lumière, heurtée par une explosion et des cris, la réalité me rattrapa. Au bout du tunnel, en plein jour, mon prédécesseur inconscient gisait à terre, son sang se répandant déjà sur le sol.
D’abord complètement abasourdie, je pris le temps de mettre de l’ordre dans les images qui se bousculaient dans ma tête, à grand renfort de lampées d’air frais et d’inspirations forcées. Cherchant à maîtriser mes tremblements, à dépasser l’impact du choc, je vis alors les gens qui couraient dans tous les sens, un policier qui fuyait la scène de son tir, j’entendis une sirène au loin.
Et, surtout, je vis, à côté de l’homme visé, le contenu de son sac, son passeport, son nom… Le même que celui d’un camarade de classe, alors que je fréquentais l’école primaire. Le bal des souvenirs s’agita, au risque de, sous l’effet de la surprise, de la peur et de l’étonnement, perdre toute objectivité.
J’appelai les secours, la police et tutti quanti, histoire de tenter un retour à la normalité, au calme. Et me mis à l’écart. Le temps de voir débouler une ambulance, d’assister au bouclement du périmètre. Et de me retirer quelques mètres plus loin dans un café.
Il ne me fallut pas beaucoup de temps pour mieux comprendre. D’abord, à coups de photos d’archives, je suis à même de tisser un contexte autour de l’homme blessé par balle. Il était mon copain venu d’Afrique - c’était rare dans les années septante – accueilli par une œuvre de bienfaisance puis adopté. L’air qu’il sifflait m’a aidée à l’identifier. Et puis les articles de presse publiés l’après-midi même ont ajouté des éléments de réponses à mon enquête. La balle n’était pas tirée pas un policier, mais par un rival qui s’était travesti, pour faire illusion.
Rien de raciste dans ce drame, donc. Et l’histoire se finit bien puisque la victime a pu être soignée. Je l’ai même rencontrée, puis épousée.

Last modified onWednesday, 26 May 2021 19:48
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