La passion selon Saint-Günter par Sophie Langlois

D’abord, du bout des doigts, j’effleure les longs poils pour sentir la douceur. Puis du dos de la main, je prends connaissance pour sentir le soyeux, enfin je caresse la fourrure pour découvrir son caractère envoutant et émouvant. Ces gestes, je les répète depuis mon plus jeune âge, car d’aussi loin que je me rappelle l’atelier et le magasin de fourrure Wankel est mon paradis. Mes premiers souvenirs dans cette boutique, ont les traits de mon Grand-Père, un grand homme complètement dédié à son art. Il était un artisan soigneux, appliqué, habile pour choisir, façonner, assembler et mettre en valeur les peaux. Les tanneurs le reconnaissaient car grâce á lui les peaux et les fourrures étaient sublimées. Avant d’être l’atelier de mon grand-père, cet atelier était dans ma famille depuis des générations, un incontournable de la confection viennoise, niché dans une ruelle au pied de la cathédrale Saint Etienne. Cette maison était reconnue dans toute l’Autriche, les carnets de commandes étaient pleins. A l’époque un manteau de fourrure était très convoité et correspondait à un signe de standing personnel et social.

Mon père a repris ce commerce artisanale et la développer surfant sur la vague de la mode et des starlettes d’Hollywood et de Cinecita … qui mieux que Marylin Monroe pouvait incarner le glamour avec une pelisse de renard ?
Le départ prématuré de mon père, à l’aube de mes 20 ans, m’a fait prendre le relais de ce lieu sacro-saint … je ne l’ai plus quitté. J’y viens tous les jours avec le même sourire, celui de mes jeunes années.
Mes enfants se moquent de moi en disant que je mourrais dans mon atelier, une aiguille á la main , les yeux sur la fourrure en écoutant un opéra. Je sais bien qu’après moi , ce magasin sera remplacé par soit par un restaurant touristique, soit par une enseigne issu de la mondialisation vendant des textiles ou des souvenirs importés d’Asie. Malheureusement mon fils a préféré le métier d’assureur. Ma petite fille, elle rêve, comme moi enfant, devant mes manteaux et aime entendre toutes les anecdotes sur les animaux et les clientes qui ont franchis le pas de cette porte.
J’aime ces fourrures. J’ai fait de la qualité et de l’authenticité mon fer de lance. J’aime recevoir mes clientes depuis 50 ans avec leur manteau qu’elle m’apporte religieusement pour passer l’été dans mon entrepôt climatisé. J’aime cette relation particulière á la fourrure qui se transmet de génération en génération, ces trésors que l’on souhaite conserver et perpétuer. J’ai la chance de vivre dans une ville où cette tradition continue malgré les actions des anti-fourrures. C’est un peu comme si, notre travail d’artisan et cette noble matière pouvaient encore valser pour l’éternité .

Last modified onSunday, 25 July 2021 06:25
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