Voyage en Asie par Christina et Pierre Matile

1991-2015, il y a vingt-cinq ans à quelques mois près, nous partions pour l’Asie pour une période d’environ douze mois. Chacun de nous avec son sac à dos, ses quinze mille francs suisses et ses rêves d’ailleurs. Nous n’avions encore jamais quitté l’Europe et n’avions aucune idée de ce que nous allions trouver en chemin. D’où cette envie d’ailleurs nous est-elle venue ? Bien malin qui pourrait le dire. En ce qui me concerne sans doute de cette envie de vivre en observateur, d’essayer de comprendre plus que d’agir, d’être plus que d’avoir, de ne pas se mêler au cours tempétueux de la vie. J’ai eu souvent l’impression de regarder le monde comme le ferait un extra-terrestre qui viendrait de débarquer et noterait avec attention les comportements des humains sans chercher à les influencer, comme le ferait le biologiste qui étudie les plantes et s’émerveille de leur fonctionnement, comme le ferait le journaliste qui s’essayerait à l’impartialité. Cette manière d’être en marge m’a sans doute conduit à devenir consultant, comme elle aurait dû me conduire à devenir journaliste, et à m’exiler en Europe de l’Est pour échapper à l’obligation de l’agir.

Vingt-cinq ans et pourtant, lorsque nous regardons les notes de voyage inscrites dans un carnet bien lourd à porter et les quelques centaines de photographies sélectionnées avec soin, les souvenirs nous reviennent. La mémoire est-elle fidèle ? Non sans doute. Ce qui reste pour sûr, ce sont les odeurs fortes plus que les images, ces odeurs qui se sont incrustées en nous. Ce qui reste aussi, c’est la grandeur des paysages, de ces étendues vides à perte de vue, de ces montagnes qui s’envolent vers le ciel. Ce qui reste finalement, ce sont les rencontres que nous avons faites, parfois au détour du chemin et sans parole, parfois au détour d’une nuit passée à philosopher, à refaire le monde avec d’autres voyageurs, des relations qui souvent ont été très intenses étant donné le peu temps qu’il était possible de leur consacrer. Passer rapidement aux choses sérieuses lorsque l’on sait que l’on ne se reverra sans doute jamais, ou alors au détour d’un autre chemin, un jour peut-être.