Art-e-fact by Pierre Matile

Première descente aux enfers par la face nord.

Hubert-Félix Thiéfaine, Tout corps vivant branché sur le secteur étant appelé à s'émouvoir..., 1986

 Dans ce monde que nous ne connaissons pas et ne comprenons qu’à peine, peuplé de conjecture, nous nous efforçons parfois consciemment, parfois inconsciemment de donner un sens à cet amas de cellule qui nous constitue. Nous peuplons l’espace d’actes inutiles, nous publions des bribes de soi, des bribes de toi, des bribes de nous, des bribes de vous parfois aussi, mais plus rarement, des bribes d’eux, des autres que nous observons à travers notre machine à déchiffrer la réalité, en recherche permanente d’identité, d’éternité.

Des actes héroïques conséquences de hasard, des actes funestes conséquences de hasard eux aussi et qui, d’un coup de baguette magique, nous propulsent sur l’avant-scène, l’espace d’un instant. Et puis tous ces actes inutiles, tous ces actes dénués de sens, dénuer de valeur pour l’humanité et qui pourtant donnent à notre existence une signification partielle, partiale avant que nous ne redevenions poussière.

L’instant, cet instant qui dure parfois une éternité, cette éternité que nous ne comprenons pas. Et en regard de l’éternité, cette humanité qui se cherche. 6000 ans d’histoire, peut-être, si nous remontons à l’aube des civilisations et faisons abstraction de nos cousins éloignés du paléolithique et du néolithique. 6000 ans d’histoire, cela paraît beaucoup, mais pas en face de l’éternité. En face de l’éternité, par définition, toute période est non seulement relative mais infiniment courte, dérisoire.

Pour donner un sens à ces 6000 ans d’histoire, on pourrait imaginer soixante êtres humains ayant vécu chacun un siècle et qui se seraient succédés, comme par un processus de clonage et non naturellement. Et voilà, nos 6000 ans d’histoire sont là, devant nous, debout sur la ligne du temps, une ligne qui doit bien faire soixante mètres de long bout à bout, soixante êtres humains alignés. Soixante mètres pour 6000 d’histoires, soixante destins qui nous permettent de retracer le parcours de l’humanité. Soixante destins en face de l’éternité.

C’est peu et c’est beaucoup à la fois. Trop peu pour intimider l’éternité. Trop pourtant pour que nous ne puissions en appréhender la dimension. Nous sommes bien trop préoccupés à soigner notre propre histoire, pour nous intéresser à celle de l’humanité. Nous pratiquons avec passion la discipline du souvenir pour résister au temps qui passe, donner un sens, éviter que le temps ne nous mange, que la mémoire ne nous mente, nous raccrocher à ces instants qui forment notre présent et qui deviendrons notre passé. Nous collectionnons les artefacts, nous produisons des images mentales, représentations d’une réalité que nous reconstruisons jour après jour par l’activité de notre cerveau, cette machine à nous faire fonctionner qui nécessite toute la machinerie du corps pour générer l’énergie dont il se nourrit, et veut croire au sens qu’il produit sur la base des images qu’il emmagasine, veut croire à la force des règles établies sur la base des images collectionnées comme pare feu contre la répétition des erreurs. Images de cette plaque chaude sur laquelle je me brûle pour la dernière fois sans doute, merci cerveau, leçon apprise.

Mais laissons ici cela, le décor est posé, que le voyage commence sans plus tarder.