Pour Y. S. par Geneviève Berlincourt

Tu es là, sur la photo, dans ta robe de mariée, les yeux baissés. Ce qu’on ne voit pas, c’est ton regard triste, sous le maquillage. Ce qu’on ne sait pas, c’est la froidure de cette fin d’après-midi de pluie. Ce qu’on ne sent pas, c’est la tristesse de ton cœur, et ta peur. Autour de toi, les petits, qui jouent et ne savent pas ce qui se passe. A côté de toi, ta mère, engoncée dans un tailleur rouge acquis pour quelques sous chez un fripier, et sur lequel je reconnais l’insigne d’une université - un uniforme de secrétaire, en fait. Ta mère qui ne t’a pas aidée à t’habiller tout à l’heure, qui ne t’a pas maquillée, ni coiffée, mais te pressait : « dépêche-toi », alors que toi, encore en sous-vêtements, attachais avec précipitation les lacets de ton fils… Tu as froid. Dans ta hâte, tu n’as pas pris de veste pour couvrir ton corps, trop maigre pour la robe de mariée louée à grand frais, cocon démesuré pour toi, petite chrysalide. En aurais-tu eu une pour l’occasion ? Une qui ne te fasse pas sembler déguisée en mariée ? Sous la pluie, à quelques mètres de toi, ton futur mari (pourquoi est-ce que je ne me rappelle pas comment il est habillé ?) échange des banalités avec ton père. Mais toi, tu es assise sur un muret, devant l’église du quartier, et ton frère vient te tenir compagnie, un des deux frères que tu as élevés pendant que ta mère faisait des nettoyages, gagnant à peine de quoi vous nourrir à coup de caldo de papa : de l’eau, un cube de bouillon et des pommes de terre, toi, la bonne élève, que tes parents ont retirée de l’école pour que tu assures à leur place l’éducation des petits. La pluie continue à tomber, sans un espoir d’éclaircie sur cet après-midi gris. On attend le curé. Vingt minutes que la cérémonie aurait dû commencer, et il n’est pas là.

 ***

On entre enfin dans l’église glacée. Tes enfants se bousculent pour s’asseoir sur les prie-Dieu destinés aux mariés. Le prêtre, arrivé en courant sans s’excuser, expédie la messe. Le registre est signé, il faut vite sortir. Les fidèles du service de six heures envahissent l’église et les invités se précipitent au dehors, attisés par la promesse de se saouler d’aguardiente et de se remplir la panse de lechona. Et nous voilà tous les six sous la pluie, dans la nuit, dans la boue, seuls, vous les mariés, les enfants, mon fils et moi. Pas de taxi pour vous chercher, rien de prévu. Pas de parapluie pour vous abriter non plus. Tous les autres sont partis et doivent déjà être en train de se réchauffer dans les vapeurs d’anis.

***

Ouf, nous voilà arrivés. L’atmosphère est déjà presque étouffante. Tous sont assis sur des chaises en plastique dans la pièce principale aux murs non crépis, peints en orange. Le vallenato n’arrive pas à couvrir les éclats de voix des convives, déjà échauffés par l’alcool. Tu as déjà changé de rôle et, toi et ton mari, vous servez vos invités, anciens voisins et parents venus de la campagne, visages burinés, chemises à carreaux.

***

Qui se douterait ? Qui se douterait que, sous sa modestie apparente, son humilité, se cache cet être violent, qui t’a déjà tellement battue que, dans le sang qui s’écoulait de ton ventre, s’en sont allées deux petites vies ? Qui se douterait qu’il a, un soir, blessé ton père d’un coup de couteau et que ce n’est qu’à la faveur d’un peu d’argent versé que la prison lui a été évitée ? Qui se douterait que c’est cela qui habite ton cœur, cette peur de lui résister, que de ce mariage, tu n’en veux pas, mais que tu sais ce qu’il en coûte de le contrarier ? Qui se douterait qu’il te dépouillera de presque tout, et qu’il ira jusqu’à presser si fort ses mains autour de ton cou ? Qui se douterait aussi qu’un jour, toi, la chrysalide, tu sortiras de ce cocon mal ajusté pour voler dans le ciel, seule et digne ?

Last modified onFriday, 21 May 2021 06:30
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