L'intégration des émigrants suisses aux Etats-Unis

Extraits de « L’intégration des émigrants suisses aux Etats-Unis 1850-1939, Gérald Arlettaz, Relations Internationales 1977,
(notes omises, veuillez consulter l’original.)

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Importance numérique de l'émigration suisse aux États-Unis
De 1851 à 1939, d'après les données connues, 297.813 Suisses se rendent aux États-Unis, en moyenne 3346,2 par année. On distingue nettement trois maximas : en 1854, de 1880 à 1893 et en 1920, années où les départs dépassent 5.500 (sauf en 1886). La période 1880-1893, à elle seule, recense 104.605 départs — soit une moyenne annuelle de 7.471,8 — ce qui représente 35,1 % de l'ensemble de l'émigration de 1851 à 1939.
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Les facteurs socio-économiques de l'émigration.
Si l'on excepte les migrations de type religieux, prédominantes au cours du XVIIIe siècle, le paupérisme est, sans conteste, une des causes premières de l'émigration "Helvétique au XIXe siècle. Depuis la disette de 1817-1818, diverses communes du Plateau suisse, en particulier, tentent, pour se débarrasser de leurs miséreux, de substituer une émigration organisée ou subventionnée au service mercenaire à l'étranger. A partir des années 1840-1850, l'émigration s'accentue dans les vallées alpines, où ce sont des populations entières qui décident de partir.
Ainsi, de 1850 jusqu'au début des années 1880, les autorités américaines se plaignent fréquemment des émigrations helvétiques « de débarras », les communes allant jusqu'à payer leurs pauvres et à libérer les prisonniers de droit commun pour qu'ils partent aux États-Unis. Les relations américano-helvétiques sont alors constamment chargées de réminiscences à ce phénomène.
Par exemple, le consul des États-Unis à Zurich, Byers, écrit dans The Chicago Tribune du 15 novembre 1880 :
« One little canton of Switzerland spent in a short series of years not less than 1500 000 francs in a desperate attempt to dispose of its poor to other countries, and the greatest regret was that some good citizens left with the worthless. Within a month another town has publicly voted $40 a head to all who will emigrate. America is a cheaper poor-house than any to be found at home, say these economists, and it is also the cheapest jail. »
Le canton qui a ainsi dépensé 1.500.000 francs pour ses émigrants entre 1851 et 1879 est l'Argovie. Cette somme représente 102,13 francs par émigrant, 25 % de leur avoir connu. Les autorités suisses se défendent naturellement de pratiquer une telle politique ; c'est du moins ce qui ressort des réponses de la majorité des cantons à diverses enquêtes fédérales.
Le Conseil fédéral, quant à lui, réplique par des statistiques : « En ce qui concerne les prisons de l'État, les émigrants suisses ainsi que les Norvégiens et les Hollandais, figurent dans la plus faible proportion sur les rôles des établissements pénitentiaires, en ce que sur 8.149 Suisses, il n'y a que 2 détenus, ce qui sur 100.000 ferait 25, tandis que la proportion n'est, il est vrai, que de 23 sur 100.000 Américains, proportion qui pour les Européens en général est de 67 jusqu'à 110 et plus encore. Relativement aux maisons de correction, cette proportion est de 41, sur 100.000 Américains nés, de 54 pour les Suisses émigrés, de 103 pour les Néerlandais, de 162 pour les Allemands et au-delà pour les autres Européens émigrés.
Quant aux indigents, le chiffre est de 145 sur 100.000 pour les Américains natifs, de 204 pour les émigrés de Wales, de 224 pour ceux de la Norvège, de 273 pour les Suisses, de 276 pour les Néerlandais, et de 436 pour ceux du Danemark et de la Suède, et ainsi de suite en proportion ascendante jusqu'aux Irlandais, dont le triste sort fait monter le chiffre de 5.069 indigents sur 100.000. »
Après 1885, avec l'augmentation du niveau social de l'émigration suisse, puis l'afflux aux États-Unis des émigrants du sud et de l'est de l'Europe la campagne contre l'émigrant suisse s'estompe et fait même place, après 1900, à une politique d'éloge. De l'avis des autorités helvétiques, le phénomène migratoire est lié plus nettement à la conjoncture des pays d'accueil — des États-Unis en particulier — qu'à celle des pays de provenance.
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Cette explication n'est pourtant pas seule valable. Si l'on examine en particulier la période de forte émigration, de 1880 à 1893, on peut y déceler des causes dues à des transformations structurelles de la société Helvétique. Certes, dès 1880, les émigrants suisses sont remplacés par des immigrants provenant essentiellement d'Allemagne, d'Italie et de France. Cependant, ces étrangers n'exercent pas forcément les mêmes activités que les Suisses qui partent. En effet, de 1882 à 1893, l'émigration suisse concerne le secteur primaire dans une proportion de 45,3 %, alors que la population qui vit du secteur primaire n'est plus que de 38,9 % en 1888. Par la suite, l'émigration du secteur primaire tombe à une moyenne de 31,9% entre 1894 et 1914, alors que le secteur primaire nourrit encore 33,2 % de la population en 1900 et 27,7 % en 1910.
Avant 1893, une des causes principales de l'émigration est donc bien due à un excédent de population agricole, le phénomène se résorbant par la suite. Les raisons de cette crise de l’agriculture sont à chercher, en premier lieu, dans l'ouverture du marché helvétique due à l'extension du réseau ferroviaire. Les produits agricoles de l'étranger arrivent en masse et provoquent une chute des prix. Ainsi, l'importation des blés américains triple entre 1860 et 1890 et les prix suisses s'effondrent, passant de 40 francs par quintal à 18 et même à 12 francs.
Les mauvaises récoltes et les calamités naturelles accentuent ces difficultés du monde rural. (…)
« Une émigration de libération sociale » ?
Il serait simpliste de ne percevoir les phénomènes d'acculturation qu'au travers des seules conditions économiques des départs, même si celles-ci ont une influence importante sur la mentalité des émigrants. L'émigration suisse de la deuxième moitié du XIXe siècle ne résulte pas de grands mouvements de masse mais d'une collection de décisions individuelles et familiales ; c'est donc également un phénomène culturel qui concerne à la fois l'ensemble de la population d'une région et chaque individu de cette région en particulier.
Dans cette problématique une hypothèse assez captivante mériterait d'être approfondie : celle de la migration de libération sociale, suivant laquelle : « Le départ apparaît comme une réponse — consciente ou non — au conflit vécu par l'individu entre le monde réel et le monde « idéal » conçu par la société. » Cette approche est fondamentale pour l'étude subséquente du choc entre la population migrante et celle du pays d'accueil, en ce qu'elle indique d'emblée que les émigrants, loin de se référer tous à un seul et même code de valeurs (le genre de vie helvétique par exemple), sont peut-être en rupture avec la vision du monde de leur société d'origine.
Les agences d'émigration, dont la littérature de propagande fait miroiter les merveilles des pays d'Amérique, sont très conscientes de ce phénomène. Pour saisir la portée de cette « migration de libération sociale », il faudrait naturellement étudier de très près les diverses conditions d'origine des émigrants. Néanmoins, leur répartition sur sol américain permet tout de même de dégager quelques éléments de réponse.
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Les facteurs d'intégration.
La population suisse étant une mosaïque où subsistent des niveaux de culture très variés — même au sein des cantons —, il n'est guère aisé d'approcher les principaux facteurs d'attraction ou de répulsion qui s'exercent à l'égard de la société américaine. L'étude du choix des États-Unis dans la population migrante des cantons, entre 1887 et 1930, révèle que ce choix dépasse 70 % des émigrants à destination des pays d'outre-mer dans 15 cantons et qu'il est inférieur à ce chiffre dans quatre des cinq cantons de Suisse romande ainsi qu'à Zurich, Lucerne et Zoug. Il semble donc, au premier abord, que les facteurs linguistiques et ethniques jouent un certain rôle dans la détermination des partants. En effet, les émigrants des cantons d'expression majoritaire française choisissent les États-Unis dans une proportion moyenne de 59,6 %, alors que cette proportion s'élève à 78,4 % dans les cantons de langue allemande et, curieusement, à 80,5 % au Tessin. Les émigrants provenant des cantons alémaniques sont naturellement les plus nombreux (75,3 % de l'ensemble). Les trois quarts des émigrants suisses font donc partie de cette très forte minorité américaine que représente le monde germanique.
De façon générale, les émigrants de race germanique sont presque au sommet de la hiérarchie sociale américaine et, vers la fin du XIXe siècle, ils sont de plus en plus désirés pour compenser les nouvelles migrations slaves et latines. Ainsi, d'après un message de 1869 du gouverneur de Californie, que le consul suisse à San Francisco rapporte avec empressement : « Nous avons besoin de population, non pas de population appartenant à une race inférieure, livrée aux pratiques du paganisme, ignorante d'institutions libres et incapable de les recevoir sans en mettre l'existence en péril ; ce qu'il nous faut ce sont des immigrants de notre race qui s'établissent sur le sol avec leurs familles d'une manière permanente, que nous pourrons admettre à une part égale de nos privilèges politiques et qui seront capables de remplir toutes les obligations qui incombent au citoyen sous un gouvernement républicain. Notre plus grand besoin est une population d'agriculteurs, venant de l'Allemagne et des autres États de l'Europe, familière avec la culture de la vigne et des divers produits pour lesquels notre sol est si particulièrement adapté. »
Ce texte fait référence à tout un système de valeurs socio-culturelles dont la race est perçue comme le support principal. Ces conceptions vont se renforcer et, à l'approche des années 1900, elles concernent les Suisses de façon plus explicite. Les propos du maire de Cleveland en 1895, par exemple, sont simples et directs : « Plus il nous arrive de Suisses, plus nous sommes contents. C'est le meilleur élément immigrant. » De même, en 1903, le commissaire fédéral à l'immigration déclare au ministre suisse à Washington que
« ... les immigrants venant de Suisse constituaient, avec les Norvégiens, la meilleure population et, qu'autant il était désirable pour la prospérité des États- Unis de voir limiter le nombre des immigrants venant du Sud de l'Italie, du Sud italien de l'Autriche-Hongrie, de la Russie et des Balkans, autant il était à souhaiter que la quantité des immigrants suisses augmente. Cette manière de voir a été déjà exprimée au Ministre de divers côtés et par le Président Roosevelt à plusieurs reprises. »
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On connaît les affinités politiques qui lient les deux démocraties fédéralistes, américaine et helvétique. Dès le début du XIXe siècle, les États-Unis sont souvent perçus comme un symbole de liberté et cette image, assez répandue dans les couches moyennes de la population suisse, favorise le type d'émigration dite « de libération sociale ». Les lettres d'émigrés révèlent fréquemment cette impression de libération due à la rupture avec un continent où les structures sociales, très contraignantes, oppriment l'individu.
Ainsi, le Vaudois Jacques Martin, émigré aux Etats-Unis après un séjour en Autriche, compare volontiers les deux sociétés, non sans une certaine antipathie à l'égard de la population germanique qu'il retrouve aux États-Unis : « ... je suis content d'être ici, je préfère vivre toute ma vie comme ouvrier en Amérique plutôt que d'être directeur à Pottendorf... Le peu que je possède représente une fortune ici pour qui désire avant tout être libre et tranquille. Il n'y a pas de pays où on soit chez soi comme en Amérique. La loi est simple : si quelqu'un est chez lui, dans sa maison ou dans son terrain clôturé, il a le droit, après un triple avertissement, de tuer quiconque ne se retirerait pas. Nulle part peut-être la propriété est aussi sûre qu'ici quoiqu'il n'y ait aucune police. Les gens ne ferment rien à clé, la confiance est totale et c'est rare qu'un vol se commette. Depuis que je suis ici, je n'ai pas encore entendu une chicane (excepté chez les Allemands qui se disputent partout où ils sont deux). »
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Sur le plan professionnel, la majorité des Suisses qui se rendent aux États-Unis avant 1890 sont agriculteurs. Durant tout le siècle, les consuls suisses et les guides d'émigrants insistent sur le fait que les États-Unis ont avant tout besoin d'une population productive, en particulier d'agriculteurs. En revanche, ils déconseillent vivement l'émigration des commerçants, des commis de magasin et, en général, de tous ceux qui exercent une profession appartenant au secteur tertiaire.
Ainsi, en 1873, le consul de Suisse à Saint-Louis déclare : « Il y a lieu de détourner les émigrants de notre pays pour celui-ci lorsqu'ils s'occupent d'autre chose que d'agriculture, parce que le sort de ceux qui se destinent aux villes est souvent fort triste. »
Ces considérations sont souvent assorties de remarques fort révélatrices des conceptions sociales du milieu d'accueil. Pour le consul de Suisse à San Francisco, en 1867 : « Quant aux commis, garçons de magasin et ceux qui aiment un travail léger et facile, il y a peu d'encouragements pour eux. Cette sorte de personnes est la production d'un système erroné d'éducation, qui a éloigné l'enfant du travail et l'a laissé sans ressource et sans état lorsqu'il est arrivé à l'âge viril et dans un pays comme la Californie où tout est à créer. Ceux qui sont déterminés à travailler à n'importe quoi, jeunes ou vieux, finiront par réussir dans ce pays. » (…) De façon générale, il est recommandé aux agriculteurs de commencer par travailler comme ouvriers dans des fermes, afin de se familiariser avec la langue et les usages du pays et d'apprendre à apprécier la valeur des terres et la meilleure façon de les cultiver. Bien que se déplaçant volontiers vers l'Ouest, suivant les progrès de la « frontière », les Suisses n'ont pas forcément l'esprit pionnier. Ils sont plutôt considérés comme de bons fermiers, aptes à la mise en valeur de terres déjà défrichées : « Les Américains sont plus habiles et plus habitués à manier la hache et à labourer parmi les troncs d'arbres que les Suisses et réussissent mieux à cet ouvrage que ces derniers. »
A partir de 1880, beaucoup d'agriculteurs, partis d'Europe dans des conditions défavorables, ne parviennent pas à acheter des terres ou à les cultiver de façon rentable et les risques de prolétarisation urbaine s'accentuent.
A cet effet, la légation de Washington donne les conseils suivants:
« 1) Ne jamais choisir un endroit où il n'y ait ni Allemands ni Suisses.
2) Ne pas arriver sans moyens financiers, car autrement ils seront exploités par les usuriers.
3) Ne pas se hâter de faire des achats de terrains mais travailler à la campagne si possible pendant un an, prendre l'air du pays avant de se fixer définitivement.
4) Être sobre et laborieux, car le whisky et la flânerie sont le fléau du pays. »
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Last modified onThursday, 13 May 2021 07:12
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