Les conditions de voyage

Gérald Arlettaz Emigration et colonisation suisses en Amérique 1815-1918,
Archives Fédérales Suisses, Etudes et Sources 5, Bern 1979

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Les conditions du voyage
Avec les conditions de transport qui prévalent au XIXe siècle, en particulier dans la première moitié, quitter la Suisse pour se rendre en Amérique n’est certes pas une sinécure. Avant d'atteindre son but, l'émigrant, qui souvent n’est jamais sorti de son village d'origine, est confronté à toute une série de difficultés. A partir de 1850, le flot des émigrants devient considérable et nécessite une organisation adéquate. Toutefois, il faudra attendre la fin du siècle pour que la traversée de l'Atlantique puisse se faire dans des conditions plus confortables. Dans la première moitié du siècle, les Suisses se rendent au port d’embarquement par la route et souvent par voie fluviale ; puis, le chemin de fer se généralise. Les agences d'émigration concluent des contrats avec les émigrants qui obtiennent de ce fait des réductions sur les tarifs ferroviaires.
Au début de la grande vague d'émigration, vers 1850, cette quantité de gens, souvent très pauvres, qui envahissent les ports du Havre, d'Anvers, d’Amsterdam, de Hambourg, de Brème, de Liverpool, de Marseille ou de Gênes, crée des problèmes aux pays de transit ; ceux-ci réagissent parfois violemment. Déjà en 1854, le consul de Suisse au Havre estime "qu'une des causes de cette énorme proportion de l'émigration suisse est dans le nombre infini des agents et sous-agents qui sollicitent incessamment le monde à émigrer".
Ainsi, en 1849, la France envisage des mesures pour interdire l'entrée de son territoire "à tous les émigrants de quelque pays qu'ils proviennent“ : "La ville de Havre et les communes voisines sont encombrées, depuis quelque temps, d'étrangers qui y arrivent dans l'intention de s'embarquer pour les Etats-Unis. Le nombre de ces émigrants, tous dépourvus de ressources, se monte à ce jour à plus de 600. M. le Ministre de l'Intérieur en appelant mon attention sur ce fait, me fait connaître qu'il importe de mettre rapidement un terme à une situation dont les conséquences sont véritablement désastreuses pour les communes obligées de subvenir aux besoins de ces émigrants et de s'imposer les plus lourds sacrifices afin d'assurer leur transport en Amérique". Les conditions de vie dans les grands ports surpeuplés sont mauvaises. Les émigrants sont à la merci des maladies, des vols et de toutes les escroqueries possibles.
Néanmoins, dans les années 1850 à 1860, les pays maritimes prennent des mesures pour protéger les émigrants et la France, notamment, crée un commissariat à l'émigration. Les conditions de la traversée s'en ressentent énormément. Des inspecteurs et des médecins sont consignés à bord des navires. Pour des raisons similaires, un comité suisse d'émigration est formé à Olten, en automne 1865 : "Il a pour but de placer l'émigration sous une direction régulière, de mettre successivement un terme aux abus qui règnent encore dans les ports de mer européens et américains et où les émigrants suisses s'embarquent et débarquent ordinairement."
Cependant, l'Etat, qui en est encore à une conception libérale stricte, n’accepte pas d'intervenir. Il faudra attendre la création d'un bureau d’émigration, en 1888, pour que les trains d'émigrants soient placés sous la surveillance de fonctionnaires fédéraux. Par la suite, avec le développement des agences d'émigration, les choses changent considérablement. Les émigrants représentent un profit pour les pays de transit et les aubergistes se lancent littéralement à leur chasse. En 1894, par exemple, le commissariat à l'émigration du Havre tente d’empêcher le détournement des voyageurs par Southampton, en forçant les émigrants qui ne s'embarquent pas directement en France de verser le prix intégral de leur parcours sur les chemins de fer français, sans consentir aucune réduction pour émigrant.
Avec l’industrialisation du transport, dès 1860 et surtout dès 1880, l'histoire de l'émigration outremer est émaillée de conflits entre les agences et de réclamations de voyageurs. Le choix de l'agence et de la compagnie de navigation — Nord deutsche Lloyd, Compagnie transatlantique, Cunard, Chargeurs réunis, etc. — est l'objet d’une lutte sans merci. Au reste, les prix des traversées sont assez élevés. Vers 1870, il faut compter environ 150 francs pour se rendre à New York et 200 pour Rio de Janeiro, soit plus de 50 journées de travail pour un ouvrier.
Les compagnies allemandes, belges, hollandaises de même que la Compagnie française des Chargeurs réunis est généralement meilleur marché que la Compagnie transatlantique. De manière générale, tout au long du siècle, le port d'embarquement le plus important pour l'émigration suisse est celui du Havre qui, à lui seul, recense près de 30 000 départs de Suisses entre le début de 1853 et la fin de 1859. (…)

La traversée
Même après la généralisation de la vapeur, les traversées ne se font pas sans encombre. Les conditions sanitaires et l'alimentation laissent fortement à désirer et, avant 1860, elles sont parfois désastreuses. La mortalité à bord est souvent élevée, surtout parmi les enfants : „… Sur ces navires, il est impossible de cuire tous les jours pour tous ces gens — il en résulte naturellement beaucoup de maladies, des dysenteries et la conséquence est de la mortalité parmi ces pauvres enfants, d’autant qu'ils ne peuvent pas obtenir du lait ou autre nourriture légère et il est difficile de remédier à ce mal. Je connais un navire arrivé ici du Havre l’automne passé sur lequel il n'y avait que 6 places à feu pour cuire les aliments pour 5 à 600 émigrants. . . ‘) ".
En 1854, le consul de Suisse à New York signale qu'au cours de la traversée d’un navire en provenance du Havre, 23 enfants sont morts de faim. En conséquence, il recommande aux émigrants d'emporter des aliments farineux et du lait conservé en bouteille. Enfin, tout au long du siècle, le risque de maladie hante le voyageur. Le choléra, en particulier, est une menace quasi permanente. En 1866, une épidémie éclate à bord de trois navires, dont l'Helvetia qui doit rebrousser chemin. En 1892, le port de New York se voit obligé d'imposer une quarantaine à tous les navires "même ceux n’amenant pas d'émigrants“ ; on envisage de suspendre totalement l'émigration.
En Suisse également, lorsque la grande épidémie de 1911 atteint les régions frontalières d’Autriche et d'Italie, le Conseil fédéral organise une surveillance sanitaire sur les trains de voyageurs. Ces mesures sont d'autant plus justifiées que le flot des émigrants qui traverse la Suisse se compose alors de quelque 100 000 personnes par année. Il faut aussi compter avec la malaria, la variole, la petite vérole, contre laquelle le consul de Suisse à New York recommande la vaccination.
Dès le début de la seconde moitié du siècle, la vapeur se substitue à la voile pour la traversée de l’Atlantique : Entre 1864 et 1869, 57% des bateaux d’émigrants arrivant à New York sont des vapeurs ; ils assurent déjà le transport de 74,5 % du contingent qui débarque.
Dans les bateaux à vapeur, la cohabitation de centaines de passagers, répartis en trois classes aux conditions fort différentes, est une très bonne illustration de la division sociale qui prévaut dans l'Europe du XIXe siècle. La promiscuité des passagers de troisième classe, toutefois moins misérable que l'habitat des voiliers, ne cause pas que des problèmes matériels aux passagers. Les jolies Européennes sont l'objet de la convoitise des matelots et des stewards qui s'organisent pour les recevoir à l'arrivée et, parfois pour les détourner de leur destination première. De plus, le voisinage de ressortissants de races et de nationalités fort diverses suscite des manifestations de racisme et des heurts de toute nature. Il va de soi que les conditions de la traversée dépendent également de la valeur du navire et de l'équipage ainsi que des caprices de la mer.
Jusque vers 1870, le nombre des naufrages est considérable. Même lorsque tout se passe bien, le voyage reste une aventure. L'agence qui a signé un contrat avec l'émigrant s'engage à une série de prestations comprenant notamment la traversée de l'Atlantique par l'entremise d'une compagnie de navigation et le transfert sur sol américain jusqu'au point d'arrivée. Vers la fin du siècle, les navires sont de plus en plus l'objet d'inspections de police effectuées par les pays des ports d'embarquement; à l'arrivée, ils sont également soumis à la législation américaine et, de ce fait, les compagnies de navigation n'apprécient guère les contrôles des agents relevant des Etats d'origine des émigrants.

En Amérique
La grande majorité des émigrants suisses pour les pays d'outre-mer débarque à New York. (…) Dès la fin des années 1840, avec l'arrivée d'un flux considérable et continu d'émigrants, l'Etat de New York cherche à se prémunir contre une émigration européenne de misère et à s'organiser pour assurer la réception des passagers. A cet effet, en vue surtout d'entretenir les émigrants tombant à l’assistance, l’Etat de New York perçoit, dès 1847, une taxe s'élevant progressivement de 1 à 2,5 dollars par émigrant.
Jusqu'en 1876, cette taxe, prélevée auprès des capitaines des navires, rapporte plus de 11 millions de dollars. De plus, les capitaines sont également contraints de fournir de fortes cautions pour chaque émigrant ne présentant ostensiblement pas les garanties nécessaires à son entretien personnel. Ce système provoque la naissance de tout un réseau d’assurances : "Beaucoup de capitaines n'aimant pas donner ces garanties (bonds) et souvent ne sachant pas comment les donner — parce que souvent cela se montait à de très fortes sommes — il s'établit des assureurs pour ce genre d’affaires, qui donnaient les bonds requis... et recevaient des capitaines un tant par tête de passager, fixant la somme suivant la bonne qualité des passagers qui étaient divisés en classes no 1, 2 ou 3.
Comme généralement ces assureurs étaient en politique du même bord que les hommes en place, ils s'arrangeaient facilement pour les garanties à donner et, on dit, y ont joliment gagné de l'argent ')."
Le 18 avril 1855, l'Etat de New York décide d'organiser la réception des immigrants et, à cet effet, désigne l'emplacement dénommé Castle Garden comme unique centre de débarquement dans le port : "Les navires ayant des émigrants sont obligés de venir jeter l'ancre à une petite distance devant Castle Garden et les émigrants sont conduits à cet endroit, avec leurs bagages, sur un petit bateau à vapeur. Ils peuvent rester gratis pendant quelques jours à Castle Garden, y coucher ; il est vrai, il n'y a pas de lits préparés ; mais je pense qu'ils peuvent employer les lits qu’ils avaient à bord du navire. Il y a à Castle Garden une cuisine, où l’émigrant peut cuire lui-même ses provisions ; il y trouve même du pain à acheter. Il y a des bains préparés pour les hommes et femmes — séparément — où les émigrants sont obligés de se laver, dans un but sanitaire après un long voyage. Tous les bagages y sont pesés, afin de savoir au juste combien les émigrants doivent payer pour le transport au lieu de leur destination. "
A Castle Garden, les émigrants sont également soumis aux formalités douanières, aux visites sanitaires ainsi qu'à l'analyse des garanties matérielles et morales exigées successivement par les diverses lois américaines sur l'immigration. Castle Garden est aussi une vaste place marchande qui se développe jusqu’à la fin du siècle ; c'est le lieu où s'exerce la concurrence des compagnies de chemin de fer, des hôteliers, etc. L'achat des billets de chemin de fer américains constitue une des grandes difficultés pour l'émigrant. Avant la création de la place de Castle Garden, l’Européen est assailli, dès son arrivée sur sol américain et même durant la traversée, par les agents des compagnies qui lui proposent des billets. Ces agents bénéficient de remises de prix ; cependant, profitant de l’inexpérience des émigrants, ils revendent souvent leurs billets à des prix surfaits, demandent des acomptes fictifs ou encore proposent de faux billets.
En 1857, on évalue à 12 millions de francs suisses la somme que l'ensemble des émigrants aurait perdue à son arrivée au port de New York, dont une grande partie en titres de transport, à la suite de l'escroquerie des agents d'affaires. Le consul de Suisse à New York avertit les autorités fédérales de la fréquence de ces procédés et le Conseil fédéral publie une mise en garde aux émigrants, en y joignant une liste des prix officiels des trajets au départ de New York.
Avec la création de Castle Garden, le transport vers l'intérieur est placé sous la direction de la principale compagnie de chemin de fer et sous la surveillance de la commission d'immigration. De ce fait, les émigrants sont soustraits aux avances des agents qui, toutefois, transportent leur commercé sur le continent européen : "La démarche la plus dangereuse à laquelle on a eu recours dans ce but, est l’établissement, dans les ports d'embarcation et même dans des villes et villages intérieurs en Europe, d'agences de contrats pour des billets de chemin de fer, que l'on adresse à des individus de la ville de New York. En se servant du prétexte que de tels contrats protégeraient l'émigrant contre tout danger de fraudes à New York, on a sonné bien haut la louange en divers pays européens et, par des raisons philanthropiques, quelques gouvernements ont permis l'introduction et le développement de ce commerce." Les Etats de Hambourg et de Brème décident d'interdire le débit des billets de transport américains. En Suisse, dès 1857, les cantons de Lucerne, Schaffhouse et Argovie promulguent également des défenses formelles contre ces billets, alors que „d'autres cantons ont été moins sévères ou même ont pensé qu'ils pouvaient, dans telles circonstances données, présenter des avantages." Par la suite, le problème perd de son acuité, car les agences se chargent, en principe tout au moins, d'assurer le transfert jusqu'au point d'arrivée.
Néanmoins, les contrats sont souvent sujets à des interprétations diverses, sources de conflits et de plaintes de la part des émigrants. En 1897, les compagnies de chemin de fer des Etats-Unis et les compagnies de navigation concluent une convention suivant laquelle les agences d'émigration ne peuvent plus charger leurs représentants dans l'Union de pourvoir les émigrants de billets pour l'intérieur, mais doivent donner leurs ordres à ce sujet aux compagnies de navigation. Ce procédé facilite le séjour des émigrants dans la ville de New York, ce qui, naturellement, ne convient guère aux hôteliers de la place. En 1892, le dépôt des immigrants de New York est transféré de Castle Garden à Ellis Island, avec une interruption de 1897 à 1901 due à l'incendie des nouveaux locaux. En cette fin de siècle, où l'émigration européenne est composée dans une proportion croissante d'Italiens du sud, de Slaves et de ressortissants des Balkans, les voyageurs sont souvent mal reçus à New York, par des agents devenus xénophobes : ". . . il paraît certain que les immigrants ne sont pas traités avec égards mais sont plutôt considérés comme un troupeau de bétail. Malheureusement, des considérations de politique intérieure américaine entrent enjeu et l'Agent suisse à New York refuse de faire des plaintes officielles de peur de prêter la main à l'éclosion d'un de ces scandales politiques qui sont trop nombreux en ce pays."
Dès 1898, les plaintes contre l'administration du port de New York se multiplient pourtant et elles aboutissent, en 1901-1902, à une enquête amenant „ . . . un nettoyage général dans le personnel destiné à recevoir les immigrants à leur arrivée à New York, Le Commissaire général de l’immigration a également été changé . . . „ Cependant, la légation de Suisse à Washington doute que cela ne produise de réels changements dans la manière de traiter les immigrants.
Lors d'une visite à Ellis Island, en 1902, un attaché de la légation a l'occasion de constater la réalité de la condition du migrant : "La première salle où nous ayons pénétré offrait un spectacle qui m’a laissé une impression de tristesse : au milieu un petit espace était laissé libre pour les employés de l'administration, d'un côté étaient parqués les immigrants, de l'autre se trouvaient les parents et amis venus pour les voir. Les immigrants étaient appelés l'un après l'autre et lorsqu'ils allaient retrouver les personnes venues du dehors à leur remontre, ils avaient le même aspect las et hébété que nous avions déjà remarqué lorsqu'ils défilaient devant les médecins et ne manifestaient pas la joie qu'ils pouvaient ressentir ; seules quelques Italiennes, au naturel vif et exubérant, offraient un contraste frappant.
La deuxième salle est réservée aux billets de chemin de fer et à l’alimentation . . . Il y avait là du jambon, des saucisses, du pain, du gâteau à la crème de citron et quelques autres comestibles, qui étaient bien préparés et d'aspect agréable ; le seul point d'interrogation qui pouvait se poser était celui-ci : dans son désir de nous montrer Ellis Island sous un jour favorable, l'administration n'avait-elle pas pris ses mesures en conséquence ? . . . Cette visite m'a laissé l'impression que les immigrants, à part quelques exceptions, arrivaient à Ellis Island fatigués de leur long voyage et dans un état d'esprit assez voisin de l'abrutissement. Le personnel de service à bord traite bien cette catégorie de voyageurs comme un troupeau de moutons, sans se comporter mal à son égard toutefois. Les Compagnies pourraient cependant sans inconvénients apporter un peu plus de confort dans l'aménagement des locaux affectés aux émigrants j'et imiter sur ce point l'exemple de la Compagnie italienne)."
A cette occasion, l'attaché de la légation de Suisse prend également connaissance du curieux système américain de classement des races: "Au lieu de classer les divers peuples en trois catégories: Latins, Germains et Anglo-Saxons, on a établi une division bipartite: d'une part, les pays qui se trouvent situés au nord de la chaîne des Alpes, dont les habitants auraient le crâne fortement arrondi; d'autre part, les pays méridionaux, dont les habitants présenteraient au contraire une forme de tête allongée.
Cette classification qui, comme beaucoup d'autres de même nature, est sujette à caution, a, paraît-il, donné des résultats assez probants pour l’Italie : ses auteurs ont placé, en effet, les populations de la Lombardie et du Piémont parmi celles des pays septentrionaux." (…)

L'attitude des milieux suisses
Parallèlement aux efforts consentis par les pays d'immigration, par l'Etat de New York en particulier, pour recevoir les foules de voyageurs, les pays de départ prennent également conscience, dès le début des années 1850, de la gravité de ce problème humain. En 1851, pour la première fois, le Conseil fédéral accorde une subvention de 1000 francs à la Société suisse de bienfaisance de New York, en vue d'aider à l'entretien des pauvres récemment débarqués. De plus, sous l'impulsion des cantons de Berne et d'Argovie, une conférence intercantonale, tenue le 2 août 1852, se penche sur la question d’une éventuelle création d'agences officielles d'émigration destinées à secourir les voyageurs aux endroits où la concentration est la plus forte. A la suite de cette prise de position, le Conseil fédéral demande aux Chambres un crédit supplémentaire de 18 000 francs, en vue d'établir un poste de surveillance à Bâle et d'adjoindre des commissaires à l'émigration aux postes consulaires de New York et de La Nouvelle-Orléans: "En ce qui concerne l'établissement des agences projetées, il nous paraît convenable que les bureaux à créer à l'étranger forment une partie intégrante des consulats respectifs, afin que leur sphère d'action soit entourée de toute l'autorité nécessaire et qu'ils puissent être dûment surveillés...
A cet effet, les consulats de New York et de La Nouvelle-Orléans seraient, à l’instar de M. le consul du Havre, autorisée à s'adjoindre un aide, secrétaire ou agent, et on allouerait dans ce but à chacun de ces deux consulats une somme annuelle calculée à raison des prix élevés des vivres et de la valeur du travail en Amérique.
Pour ce qui regarde les prestations et attributions des agences en question, elles se trouvent déjà en général indiquées par celles du bureau d’émigration existant au Havre. Les agences à établir auraient pour mission de prendre les émigrants suisses sous leur protection, de leur donner gratuitement les conseils, avis et renseignements, dont ils auraient besoin, de soigner les intérêts des émigrants et de les mettre autant que possible à l’abri de tout dommage et de toute fourberie. Enfin, les deux bureaux établis à New York et à La Nouvelle-Orléans auraient à sauvegarder et soigner les intérêts des émigrants par leur correspondance avec le bureau du Havre, par les directions et avis donnés aux émigrants débarqués, pour la continuation de leur voyage ou les moyens d'existence, par leurs relations avec l'intérieur de l'Amérique, par leur crédit et leur connaissance des localités et des personnes)."
Les Chambres fédérales s'en tiennent à un libéralisme étroit et ne votent pas les subsides nécessaires ; en revanche, elles accordent une somme de 12 000 francs pour le traitement d'un employé consulaire chargé de l'émigration à New York et à La Nouvelle-Orléans. La question de l'établissement d’un véritable commissariat suisse dans le port de New York, dépendant ou non du consulat, resurgit à plusieurs reprises avant la fin du siècle.
En 1867, le Conseil fédéral et les Chambres repoussent la pétition de la Société suisse d'émigration demandant l'installation de commissaires au Havre, à New York et à Buenos Aires. Seule voix discordante, le conseiller national Joos considère que les consulats de commerce ne sont pas en mesure d’aider convenablement les émigrants : "La Suisse, comme Etat ne reconnaît qu'une sorte de Consuls et l’expression de Consuls de commerce n'a qu'une signification conventionnelle. Provoquer le développement de la prospérité générale de tous les Suisses, telle est la mission de l'Etat et en même temps celle de ses Consuls. C'est la nature des choses qui établit ici une limite, et non le genre d’occupation des personnes. Toute objection contraire à cette manière d'envisager les services à rendre par les Consuls, est une approbation tacite de l’opinion suivant laquelle le négociant suisse émigrant ou déjà établi à l’étranger serait plus digne de la sollicitude de l'Etat, que le ressortissant suisse appartenant aux classes des artisans ou des agriculteurs. Le diction" reste au pays et gagne ta vie honorablement" semble avoir été imaginé uniquement en vue des classes inférieures. La phrase "l'Etat ne doit pas favoriser l'émigration“, nous la rencontrons dans la bouche de ceux qui font de la satisfaction donnée au besoin toujours croissant de forces productrices à bon marché l'alpha et l'oméga de la vie sociale. Dans l'espèce, il s'agit non pas de pousser à l'émigration, mais bien de favoriser le développement du bien-être des ressortissants suisses." Critiquant violemment le consul de Suisse à New York qui réside "dans une rue obscure à trois quarts d'heure du port" et qui séjourne tout l'été "dans sa campagne à six lieues de New York", Joos estime que pour assurer une protection efficace à tous les ressortissants suisses, un consul devrait : " . . . à chaque débarquement d'émigrants se trouver à Castle Garden ou Hoboken, afin de demander à nos compatriotes s'ils ont à formuler des plaintes fondées contre le capitaine ou l'équipage. Le plus souvent ceux qui se trouvent dans ce cas n'ont pas le temps de courir chez un avocat américain pour intenter une action ; plus rarement encore ils peuvent se passer des 5 dollars qu'ils auraient à donner à l'avocat pour chaque consultation."
Aussi violemment pris à partie, le consul de Suisse à New York considère que l’établissement d'un commissariat dans le port n'est guère possible et qu’elle se heurterait à l'opposition des fonctionnaires américains, si ce n'est à celle du gouvernement. Resurgie en 1889, la question de la protection des immigrants dans le port de New York suscite une enquête du ministre de Suisse à Washington qui consacre onze jours à la visite des entrepôts de Castle Garden et des milieux suisses de New York. Dans la ville, plusieurs établissements hôteliers sont tenus par des ressortissants helvétiques et la Société suisse de bienfaisance a ouvert un "Swiss home" en décembre 1883.
De cette façon, la colonie suisse de New York, intéressée à la réception de ses compatriotes, a tendance à minimiser les dangers encourus par les immigrants. Quoique plus nuancé, le langage du ministre de Suisse traduit également un certain darwinisme fort répandu dans les classes aisées de la population américaine: "J'ai constaté deux courants d'idée absolument opposés: les uns, sont partisans de la théorie du laisser-faire, laisser aller et ne comprennent pas qu'il y a lieu de s'intéresser particulièrement à cette classe intéressante de personnes qui, depuis leur départ du pays jusqu'au moment de leur arrivée à destination, sont exposées à des dangers, à des obsessions de toute nature. Les autres, cependant, voudraient arriver à une protection absolue, mettre l'émigrant sous une sorte de tutelle qui exclurait toute chance d'accident, et assurerait à nos protégés un avenir absolument heureux et écartant toutes les difficultés du combat de la vie ‘)." 

Last modified onThursday, 13 May 2021 07:10
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