Portraits d'hommes

Portraits d'hommes (17)

Demain par Nathalie Fiechter

Il l’avait rencontrée un soir, près de la rivière. Elle dansait sous les étoiles, éblouissante dans sa robe de coton blanc. Timidement, il s’était approché. Joyeusement, elle l’avait apostrophé : « Tu sais danser ? J’ai besoin d’un cavalier. » Il avait ri et relevé le défi. Ensemble, ils avaient tourné, valsé, virevolté.
Tout de suite, ils s’étaient plu. Tout de suite, ils s’étaient unis. Heureux, ils avaient des projets plein la tête. Elle voulait élever des chevaux. Il voulait construire une grande maison, pour y loger une ribambelle d’enfants.
Après quelques mois de bonheur à peine, il y eut l’accident. Elle galopait à travers les champs quand le tonnerre gronda tout près. Le cheval se cabra, elle tomba et sa nuque se brisa. Quand les secours arrivèrent, il était déjà trop tard. Sa vie à lui s’arrêta net. Ses rêves s’écroulèrent, une douleur intense et fulgurante envahit toute la place.
Tout jeune, il avait perdu ses parents et sa sœur, qu’il adorait. C’était maintenant au tour de son amour. À tous les gens qu’il aimait, il portait la poisse. Il se convainquit ainsi que l’approcher était dangereux et s’enferma dans une triste solitude, noyée de chagrin et de culpabilité.
Une affiche, un matin, attira son attention: le pays avait besoin de soldats. Il décida de partir rejoindre l’armée dans une ville éloignée, avec l’espoir de laisser derrière lui tout son malheureux passé. Mais rien n’y fit. Même à des kilomètres de chez lui, il continuait d’être hanté par ses fantômes.
Et puis, la guerre éclata. Avant de partir au front, remplis de courage et de détermination, les hommes de la troupe, en tenue d’apparat, défilèrent fièrement devant la population. C’est alors que soudain, pour lui, tout devint simple et limpide.
Enfin libéré de ses peurs, de ses questionnements, de sa culpabilité, il se sentit tout à coup pleinement serein. Porté par le groupe, il n’avait plus à lutter. Il marchait droit devant lui, un imperceptible sourire aux lèvres. Demain, il partirait sur le champ de bataille. Demain, il mourrait. Demain, il la retrouverait.

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Silence par Christina Matile

Une image sans sons. Pas le moindre bruissement, pas un seul chant d’oiseau, pas un souffle de vent, aucun mouvement, pas d’odeurs, pas de profondeur. Rien ne bouge.
Le temps s’est arrêté. Une structure de noir et de blanc. Leurs agencements laissent une empreinte. Un homme. Un arbre. Pas de lieu déterminé. Pas de lien. Pourtant une situation, une scène. Une rencontre entre deux vies immobiles, aussi silencieuses l’une que l’autre. Une communication sans paroles ?
Deux univers. Deux êtres vivants. Deux vécus. Présomptueux de tenter à décrypter leurs pensées. Mettre du sens au-delà de l’image. Toujours l’esprit s’essaie à une interprétation, de donner du raisonnement, de répondre à des « pourquoi » et des « comment », à ce qui est ou ce qui est supposé être. Donner une réflexion, une émotion au vivant comme pour prouver l’existence, leur donner une âme.
Comment savoir qui est cet homme, ce qu’il pense, quelle est son histoire sans se perdre dans des idées préconçues qui s’attachent davantage à l’aspect, à la tenue et à la position du corps qu’à son caractère, ses habitudes, ses préférences, le déroulement de sa vie ? En un clin d’œil nous parvenons à nous faire une idée de qui est cet homme, du rôle qu’il jouerait dans le théâtre social.
Mais gare à ceux qui s’égareraient dans les pensées de l’homme, en se glissant insidieusement dans son intérieur pour y découvrir qu’eux-mêmes ou leurs rêves les plus étranges. A ce moment-là précis, ils feraient face aux fantasmes, aux fantasques de leur propre imagination nourrie de toutes ces images emmagasinées en eux. Les préjugés, les attributions tant nécessaires à la survie, font de personnes innocentes soudain des bourreaux ou des victimes, des individus qui forment notre vision du monde et tente de la confirmer.
Et s’il n’y avait rien qu’un espace- temps. Un arbre. Un homme. Une infinité de nuances entre le noir et le blanc. Juste un silence.

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La passion selon Saint-Günter par Sophie Langlois

D’abord, du bout des doigts, j’effleure les longs poils pour sentir la douceur. Puis du dos de la main, je prends connaissance pour sentir le soyeux, enfin je caresse la fourrure pour découvrir son caractère envoutant et émouvant. Ces gestes, je les répète depuis mon plus jeune âge, car d’aussi loin que je me rappelle l’atelier et le magasin de fourrure Wankel est mon paradis. Mes premiers souvenirs dans cette boutique, ont les traits de mon Grand-Père, un grand homme complètement dédié à son art. Il était un artisan soigneux, appliqué, habile pour choisir, façonner, assembler et mettre en valeur les peaux. Les tanneurs le reconnaissaient car grâce á lui les peaux et les fourrures étaient sublimées. Avant d’être l’atelier de mon grand-père, cet atelier était dans ma famille depuis des générations, un incontournable de la confection viennoise, niché dans une ruelle au pied de la cathédrale Saint Etienne. Cette maison était reconnue dans toute l’Autriche, les carnets de commandes étaient pleins. A l’époque un manteau de fourrure était très convoité et correspondait à un signe de standing personnel et social.
Mon père a repris ce commerce artisanale et la développer surfant sur la vague de la mode et des starlettes d’Hollywood et de Cinecita … qui mieux que Marylin Monroe pouvait incarner le glamour avec une pelisse de renard ?
Le départ prématuré de mon père, à l’aube de mes 20 ans, m’a fait prendre le relais de ce lieu sacro-saint … je ne l’ai plus quitté. J’y viens tous les jours avec le même sourire, celui de mes jeunes années.
Mes enfants se moquent de moi en disant que je mourrais dans mon atelier, une aiguille á la main , les yeux sur la fourrure en écoutant un opéra. Je sais bien qu’après moi , ce magasin sera remplacé par soit par un restaurant touristique, soit par une enseigne issu de la mondialisation vendant des textiles ou des souvenirs importés d’Asie. Malheureusement mon fils a préféré le métier d’assureur. Ma petite fille, elle rêve, comme moi enfant, devant mes manteaux et aime entendre toutes les anecdotes sur les animaux et les clientes qui ont franchis le pas de cette porte.
J’aime ces fourrures. J’ai fait de la qualité et de l’authenticité mon fer de lance. J’aime recevoir mes clientes depuis 50 ans avec leur manteau qu’elle m’apporte religieusement pour passer l’été dans mon entrepôt climatisé. J’aime cette relation particulière á la fourrure qui se transmet de génération en génération, ces trésors que l’on souhaite conserver et perpétuer. J’ai la chance de vivre dans une ville où cette tradition continue malgré les actions des anti-fourrures. C’est un peu comme si, notre travail d’artisan et cette noble matière pouvaient encore valser pour l’éternité .

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Nous avons fait un beau voyage par Jeanne Matile

Lorsque j'ai découvert la photo qui m'était destinée, j’ai presque tout de suite pensé à mon professeur de géographie de l’Université de Berne. Comme l’homme de la photo, il avait un bon regard qui inspirait confiance, des yeux pétillants de malice et de curiosité. Sa tenue était celle d’un voyageur au long cours, il portait en bandoulière la sabretache bourrée de cartes de géographie. Homme passionné, pédagogue né, il veillait sur ses étudiants avec bienveillance mais avait des exigences. Il inspirait le respect. Ses cours étaient passionnants. Chaque année, il organisait un voyage d’étude pour les étudiants de sa faculté. C’est ainsi qu’un beau matin de fin septembre 1963, plusieurs jeunes gens et jeunes filles portant de lourds sacs à dos se dirigeaient vers l’esplanade de l’Université de Berne. Un car jaune des PTT était garé devant l’austère bâtiment où Monsieur G., notre professeur, nous attendait en compagnie du chauffeur du car. Aux environs de sept heures, les bagages ayant été installés dans la soute et les étudiants ayant pris leurs places dans le car, le véhicule s’ébranla faisant allègrement retentir son célèbre klaxon des Alpes . Le beau voyage pouvait débuter. Le but du voyage était les Açores où durant six semaines nous allions parcourir plusieurs îles et étudier différents thèmes de géographie. Après avoir traversé la France et l’Espagne nous sommes arrivés à Lisbonne où nous avons quitté notre car pour embarquer à bord d’une caravelle de la TAP . Baptême de l’air pour certains étudiants, le voyage fut un peu mouvementé. En fin de journée, nous avons atterri aux Açores sur l’île de Santa-Maria, île sur laquelle se trouvait un aéroport international où jusque dans les années 60, les avions faisaient escale lors des voyages reliant l’Europe à l’Amérique. Nous avons installé les tentes dans le sable au bord de l’océan et nous nous sommes endormis bercés par le bruit que faisaient les vagues sur la plage. Les 24 étudiants furent répartis sur plusieurs îles avec pour chaque groupe des problèmes spécifiques à étudier ; cependant que notre professeur voyageait d’une île à l’autre pour contrôler notre installation et le travail effectué, car nous n’étions pas en villégiature ; chacun d’entre nous avait un thème à étudier et un travail à rédiger.Sur certaines de ces îles la population était très pauvre, les conditions de vie difficiles. Sur l’île de Santa Maria l’auberge où nous logions n’avait ni eau courante, ni électricité. Le portugais n’était pas simple à comprendre et les conditions de vie étaient parfois difficiles mais notre Professeur et ses assistants, infatigables voyageurs et bons organisateurs, veillaient au bon fonctionnement et au succès de cette merveilleuse aventure. Durant la quatrième semaine nous avons eu la chance de faire le tour de plusieurs îles à bord d’un cargo vétuste qui en plus des marchandises transportait les soldats portugais qui allaient se battre en Angola. Les femmes de ces derniers toutes vêtues de noir prenaient douloureusement congé de leurs maris dans les ports des îles où nous faisions escale. Ces îles ont toutes un caractère bien particulier. Sâo Miguel où l’on découvre l’impressionnant cratère de Sete Cidades avec sa lagune bleue et sa lagune verte, est appelée l’île verte. Terceira dont la capitale, Angra do Heroismo fut au siècle d’or l’un des principaux centres commerciaux entre l’Empire portugais et l’Empire espagnol. Pico est la deuxième île la plus vaste des Açores avec son majestueux volcan qui lui a donné son nom. Le retour en Suisse nous permit de retrouver notre car postal à Lisbonne et de rentrer par le chemin des écoliers. Descente jusqu’au cap Sagres, puis nous longeons le sud de l’Espagne jusqu’à la frontière française. De là nous remontons vers le nord et rejoignons Saragosse avant de retourner en France. Aujourd’hui encore je garde un souvenir lumineux des paysages si variés de cette région, les Açores, dont je ne connaissais que la haute pression dont parlait la météo. Finalement nous sommes arrivés à Berne six semaines plus tard ivres d’air et de lumière, enrichis par tous ces fabuleux paysages découverts. En regardant une dernière fois mon voyageur et son appareil de photo je me demande quels pays il a parcourus et dans quelles villes il a fait escale. Avec lui, j’ai envie de reprendre les paroles du poète : Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage

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L'apéro par Pascale Latouche

Couronné de ton plus beau chapeau,
He oui, la pendule sonne 11 heures et tu sors.
Aujourd’hui, c’est samedi, tu es en congé, le
Petit marché s’est dressé au centre du village
Entre tes deux amis, tu t’apprêtes à prendre un verre
A rester deux heures durant à siroterta coupe de blanc
Ursule, Henri et toi allez observer les passants et raconter quelques cancans…

« Viens t’asseoir avec nous, on a déjà commandé
Et ne tarde pas, as-tu lu la page 6 du journal ?
Rien que d’y penser, j’en ai le sang glacé, une
Roue arrière crevée et tu te retrouves dans le fossé
Et sinon, ta maison, les travaux avancent ? »

Henri, Ursule, tu les as toujours connus
On ne vous voyait jamais l’un sans les deux autres sur les bancs de l’école Maintes années ont passé, mais tu ne raterais pour rien au
Monde ce rendez-vous hebdomadaire
Entouré par tes amis, autour d’un verre, tu voudrais que le temps s’arrête.

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Chaud par Tim Christe

Il fait chaud pour Monsieur Chaud.

Été, automne, hiver, printemps, il fait toujours chaud quelque part dans les Caraïbes.

Monsieur Chaud a chaud en ce jour très ensoleillé. Cependant, la chaleur ne le dérange pas.

En cette chaude après-midi, Monsieur Chaud attend patiemment, son dos appuyer contre le mur brulant d’un bâtiment mis grec, mis romain et mi moderne.

Ses pensées scotchées sur son téléphone, Monsieur Chaud lit les prévisions météorologiques des prochains jours. Celles-ci n’annoncent qu’un ciel bleu et des après-midi suantes.

Attendant, les beaux jours, Monsieur Chaud patiente l’arrivée de Félicie. Le retard de celle-ci le fait transpirer.

Félicie, l’amuseuse, la fanfaronne, l’annonciatrice, arrive toujours en retard et, seulement pour un court instant. Sa présence électrise, excite et fait monter la température de Monsieur Chaud.

Mais, cette après-midi, elle n’est pas là. Elle ne viendra pas. Monsieur Chaud commence à avoir froid.

Monsieur Chaud le sait. Il est triste.

Même si proche de lui, une femme mange une glace et un serveur apporte des boissons rafraîchissantes, Monsieur Chaud est seul.

Attendre, collé à un mur, lire des balivernes, écouter les sons du cours ordinaire des choses et, espérer le bonheur, est-ce ça la vie?

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Je deviendrai ton ombre par Fanny le Guen

Il avait posé ses mains
Sur les frêles épaules
De son petit garçon,
Comme pour lui signifier:
" Va, mon fils !
Va découvrir le monde !
Mais pas tout de suite !
Mais pas trop vite...
Le monde est bruyant !
Le monde est brûlant !

Je vois bien dans tes yeux
Que tu rêves et envies,
Les grands explorateurs
Qui un jour, ont conquis
Les Indes et l'Amérique !
Je sais bien que pour toi,
Le monde n'est que beauté
Et lumières entrelacées !
Je sais qu'il représente
Dans tes yeux innocents
Un grand terrain de jeu,
De chasse aux papillons
De cabanes à construire...
Je sais que tu y vois
Un grand laboratoire
Pour de folles expériences !

Va, mon fils,
Va découvrir le monde.
Je deviendrai ton ombre,
Je deviendrai ton air.
Je serai dans tes chants,
Je serai ta boussole
Et ton cadran solaire.

Tu vivras tes victoires,
Tu connaîtras les doutes,
Tu seras parfois las
De marcher sans savoir
Le sens de tes pas.

Mais dans tous ces instants,
Je serais près de toi.
Mes mains sur tes épaules
Pour t'aider à rêver
Et transformer un peu
Toute la réalité
D'un monde à l'abandon.

Tu es l'enfant rêveur
Dont les hommes ont besoin!"

Il avait ébouriffé ses cheveux
Noirs ébène,
Respirant le parfum
S'envolant par ce geste
Vers son esprit soucieux:
Des odeurs d'ailleurs
Aux notes d'espérance.

Il avait commencé à desserrer
Un peu
L'étreinte de ses mains,
Donnant à son enfant,
L'espace pour grandir.

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Noirs destins par Françoise Tschanz

Un sous-voie comme tant d’autres de par le monde, d’une largeur et hauteur communes, fait de bitume, béton et structures métalliques, avec pour seuls signes distinctifs quelques graffitis, eux aussi somme toute banals. Voilà mon décor quotidien, celui que j’emprunte pour aller en ville. Rien à déclarer, juste une habitude.
Ce jour-là - une fois n’est pas coutume en ces lieux peu courus - un homme marchait devant moi, à quelque dix mètres. Je n’y aurais pas prêté attention – rien dans sa silhouette, son habillement ou sa démarche n’étaient particulièrement remarquables, - s’il n’avait sifflé. Et cet air rythmé me rappelait quelque chose.
Le temps de grimper l’escalier, éblouie par la lumière, heurtée par une explosion et des cris, la réalité me rattrapa. Au bout du tunnel, en plein jour, mon prédécesseur inconscient gisait à terre, son sang se répandant déjà sur le sol.
D’abord complètement abasourdie, je pris le temps de mettre de l’ordre dans les images qui se bousculaient dans ma tête, à grand renfort de lampées d’air frais et d’inspirations forcées. Cherchant à maîtriser mes tremblements, à dépasser l’impact du choc, je vis alors les gens qui couraient dans tous les sens, un policier qui fuyait la scène de son tir, j’entendis une sirène au loin.
Et, surtout, je vis, à côté de l’homme visé, le contenu de son sac, son passeport, son nom… Le même que celui d’un camarade de classe, alors que je fréquentais l’école primaire. Le bal des souvenirs s’agita, au risque de, sous l’effet de la surprise, de la peur et de l’étonnement, perdre toute objectivité.
J’appelai les secours, la police et tutti quanti, histoire de tenter un retour à la normalité, au calme. Et me mis à l’écart. Le temps de voir débouler une ambulance, d’assister au bouclement du périmètre. Et de me retirer quelques mètres plus loin dans un café.
Il ne me fallut pas beaucoup de temps pour mieux comprendre. D’abord, à coups de photos d’archives, je suis à même de tisser un contexte autour de l’homme blessé par balle. Il était mon copain venu d’Afrique - c’était rare dans les années septante – accueilli par une œuvre de bienfaisance puis adopté. L’air qu’il sifflait m’a aidée à l’identifier. Et puis les articles de presse publiés l’après-midi même ont ajouté des éléments de réponses à mon enquête. La balle n’était pas tirée pas un policier, mais par un rival qui s’était travesti, pour faire illusion.
Rien de raciste dans ce drame, donc. Et l’histoire se finit bien puisque la victime a pu être soignée. Je l’ai même rencontrée, puis épousée.

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Une histoire de tacos par Bruno Langlois

Par une belle journée d’été, un couple, sur un banc de pierre, se pose pour une pause bien méritée. Des tacos en guise de déjeuner, et une fois restaurés, reposés et revigorés, ils reprendront leur déambulation dans cet univers à découvrir. Mais pour l’instant, que ces tacos ont l’air bon ! Enfin il y en a un qui attire toute l’attention. La concentration, l’attention, la tension. Que cela soit pour bien le prendre, ou pour qu’il soit bien pris. La posture de chacun est claire: Quand je fais, je suis dans l’action, concentré(e) sur ma tâche. Tous mes moyens sont tournés vers cet objectif. Quand je suis passif(ve), je retiens ma respiration, je me tends, je croise intérieurement les doigts pour que tout se déroule selon la façon dont je l’ai imaginé. D’une certaine manière, le temps suspend son vol pour moi, pour ma vie. Je suis en observation, en jugement. En arrêt. La vie ne pourra reprendre que lorsque l’autre aura atteint l’étape finale, selon moi, cette étape qui permet d’arrêter un jugement imaginé définitif sur l’action entreprise. Ensuite je pourrais délivrer ma sentence sous la forme d’un soupir, ou encore d’une petite phrase gratuite pour délivrer un reproche aussi déplaisant qu’inutile. Il est clair que cela va apporter au débat. Un peu comme le commentateur d’une photo par exemple. Qui, en plus, n’a pas de tacos à manger.

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Sur la route de la soie par Christina Matile

Pavel, Shivali, Magomed, Fatih et son cousin se retrouvent au grand marché de Kashgar le 6 octobre 1991. L’hiver approche et rend nécessaire les bonnes affaires avec la vente des moutons. Il y a des achats à faire avant de reprendre la longue route à travers le désert vert qui a déjà perdu de sa saveur. Le chemin se fait à pied, à dos de cheval ou de chameau dans ce coin du monde, appelé autrefois le Turkestan oriental. On l’appelait aussi petite Boukharie ou Tartarie chinoise. Une chaine de montagnes enneigées, l’Altaï, cerne cette partie de la steppe qui a changé souvent de nom encore, puisque proclamée en 1933 République du Ouïghouristan, mais actuellement province du Xinjiang chinois.
Shivali se demande quel prix ils obtiendront de ces bêtes-là. Il y a de la farine et du sucre à acheter, du fil pour l’ouvrage des femmes, quelques outils et des lanières de cuir. Est-ce qu’il pensera à tout ?
C’est toujours Magomed qui négocie, comme le faisait déjà son père. Il est agile en affaire. Il tient bon dans les transactions qui peuvent être bruyantes. Il sait également qu’il ne faudra pas céder devant le silence provocateur de l’acheteur potentiel.
Fatih, lui s’occupe des chevaux, c’est pourquoi il finit maintenant la dernière bouchée de son repas. Pavel échange quelques mots avec son cousin qu’il retrouve à ce marché en dehors des fêtes traditionnelles. Il y a toujours des nouvelles à colporter.
Dans les regards graves de ces cinq hommes il n’y a de commun qu’un sérieux, une fatigue d’un long voyage et les empreintes d’une vie dure, exposée à tous les vents. La vie est rude au quotidien et les hommes se doivent de préserver la fierté de leur culture, de leur famille, de leur tradition, de leur religion. Peut-être que les rides de leurs visages ne sont pas uniquement les traces du passage des années de vie, mais également celles du temps, celles de l’histoire, si mouvementée de cette région que toutes les puissances, tous les empires avoisinants et lointains convoitaient. Quelles influences ont exercés la dernière guerre mondiale, la guerre avec le Japon et tout récemment en 1989 le démantèlement de L’URSS sur ces hommes ?
Les hommes et leur humanité devant la grande Histoire est bien peu de chose, mais tant de tourments pour les familles dont ils ont la responsabilité. Ce sont eux qui sont appelés à faire la guerre, à se livrer au combat et à lutter pour la survie des leurs. Quand est-ce que la fierté devient un poids plus lourd que celui des bottes et des longs manteaux fourrés de laine de mouton ? Quand est ce que la coiffe devient une proclamation de guerre ou de persécution ? Que peut-on leur envier à ces hommes ?
Nous sommes là à les regarder, ces cinq hommes, comme en 1991. Nous ne savons toujours pas d’où ils viennent et où ils repartiront. Nous ne connaissons pas leurs liens. Sont-ils Kazakhs ? Quelle langue parlent-t-ils ? Je les appelle Pavel, Shivali, Magomed, Fatih et son cousin pour leur donner une existence particulière, alors qu’ils ne sont peut-être déjà plus. Aujourd’hui se sont leurs fils ou leurs petits-fils qui donnent aux touristes du monde entier l’impression d’être des observateurs de coutumes auxquelles ils ne comprennent encore toujours rien. Les visiteurs feront eux-aussi des photos, digitales cette fois-ci. Mettront-ils les photographies encore dans un album de papier. Que diront leurs enfants 30 ans plus tard en apercevant ces cinq hommes discutant autour de quelques moutons blancs ?

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